Sortir du supermarché. En Aveyron, comme ailleurs…

| article publié dans Offensive | décembre 2010 |

La grande distribution est devenue incontournable. On n’y peut rien. C’est comme ça… On connaît le refrain. Pourtant, face à la résignation du plus grand nombre, des initiatives naissent, çà et là, dans la plus grande indifférence médiatique. AMAP (1), GASE (2), groupements d’achats locaux… Toutes tendent à contourner le système. Mais comment sortir du supermarché lorsque la majeure partie des commerces de proximité a disparu ?

Groupement d’achats innovant, l’idée du réseau Sortir du supermarché est née en 2004, d’une poignée de militantes et militants anti-OGM aveyronnais(es). Très vite, le lien se fait entre cette nourriture totalement dénaturée qu’on nous impose à longueur de linéaires et le couple infernal industrie agroalimentaire/grande distribution qui s’est immiscé entre le paysan, celui qui produit, fabrique ou transforme… et le consommateur.

L’objectif de ses initiateurs : se réapproprier le pouvoir que leur donne leur consommation (3), permettre à toutes et à tous de se procurer l’ensemble des produits de consommation courante dont ils ont besoin, à prix rémunérateur pour le producteur et raisonnable pour le consommateur.
En un mot : donner du sens à leur consommation. Pour eux, Sortir du Supermarché est avant tout « une démarche politique, un outil d’émancipation face au carcan dans lequel la mondialisation libérale nous enferme ».

[ illustration Vladimir Cruells (www.lesaleboulot.com) ]

À peine l’idée lancée, le premier groupement réunit une quinzaine de personnes.
Une Charte est rédigée, jetant les bases du projet commun autour de trois axes principaux : les choix idéologiques personnels, les critères éthiques et les engagements personnels et collectifs (4).

Il s’agit pour ses concepteurs de « s’approvisionner le plus possible localement pour diminuer la pollution causée par les transports; directement pour combattre la grande distribution qui anéantit les petites structures; en choisissant une production la plus écologique possible pour refuser de cautionner les industries chimiques ».

« Nous voulons pouvoir accéder aux produits de notre choix, manger « propre » à des prix abordables pour tous, privilégier une relation directe producteur / consommateur, favoriser les échanges de proximité et la consommation locale ».
Forts du constat que « l’exigence de rentabilité maximale à court terme et la logique des prix toujours plus bas [à la production] exercent une pression constante sur les conditions de nos vies, les salaires, l’emploi et l’environnement », les membres de Sortir du supermarché refusent tout mode de consommation conduisant à l’anéantissement des producteurs et de leurs salariés.

Sortir du supermarché a dans un premier temps listé les besoins des un(e)s et des autres. Partant de cet inventaire hétérogène, chacune et chacun s’est mis en quête de fournisseurs locaux aptes à répondre aux exigences rigoureuses énoncées dans la Charte.

Les commandes sont passées plusieurs fois dans l’année aux fournisseurs sélectionnés d’un commun accord.
La liste des produits qui sont proposés sur le bon de commande est elle aussi arrêtée collectivement. « C’est un moment privilégié d’échanges nous permettant de réfléchir sur nos différentes façons de consommer. Chacun y puise des réflexions, des enseignements lui permettant d’évoluer, de remettre en cause certaines de ses pratiques et d’en voir les limites », explique Annie Nayrolles, co-fondatrice du réseau.

La bio ne faisait pas parti du cahier des charges initial mais très vite, labellisée ou non, elle s’est imposée comme une évidence « pour respecter l’environnement et combattre les multinationales qui nous empoisonnent ».

La démarche s’inscrit résolument dans une approche que ne renieraient pas les adeptes de la décroissance. « Depuis que j’ai rejoint le mouvement, je me rends compte que je peux me passer d’une foule de choses que j’achetais avant. Je ne me prive pas. Je n’en ai, tout simplement, plus besoin. C’est un vrai plaisir que de se libérer de la publicité et des pièges du marketing… », commente Moune, une jeune mère de famille ex-pousseuse de caddie® repentie.
« Pour une famille de quatre personnes, il faut compter un budget moyen de 62 € par semaine. Vin compris. Avec du passage à la maison… Et on ne se prive pas ! La démarche est accessible à tous. Une amie qui élève seule ses deux enfants avec à peine 1000 € par mois nous a rejoint récemment. Depuis elle consomme mieux et dépense moins », tient-elle encore à souligner (5).

L’expérience ne se limite pas à l’alimentaire. « Ce que l’on fait pour la nourriture, on peut le faire pour tout le reste. Il suffit de retrouver le sens commun », explique encore la jeune femme.

Une journée d’information a été organisée le 2 février 2008 à Rodez. Il ne s’agissait pas de recruter pour étoffer le groupe existant mais tout au contraire de susciter des vocations de création de nouveaux groupes locaux autonomes. À la surprise générale, plus de 600 personnes sont venues partager cet immense moment de convivialité champêtre. Le soir même, plusieurs groupes locaux étaient spontanément créés.
Quelques mois plus tard, Sortir du supermarché est devenu un réseau comptant près d’une trentaine de groupes sur le seul département de l’Aveyron. Et déjà dans d’autres régions des projets sont en cours de constitution.

Tout est décentralisé. Chaque groupe qui se constitue bénéficie de l’expérience des premiers mais est rigoureusement autonome. Il n’y a pas de hiérarchie, pas de leadership, pas de postes à prendre et donc pas de querelles de pouvoir.
Il ne suffit pas de rejoindre le projet mais de s’y impliquer et de le faire vivre. Ceux qui viendraient en consommateurs passifs ne resteraient pas bien longtemps.

Le modèle n’a certes pas que des avantages. Les distributions ne se font en général qu’une à deux fois par trimestre et mieux vaut donc ne rien avoir oublié lors du passage de la commande !
Mais l’expérience n’en est qu’à ses balbutiements et rien n’empêche d’imaginer qu’elle puisse déboucher sur la création de points de distribution permanents, sous forme de coopératives ou autres formules à inventer, à l’instar des GASE bretons.

Loin de l’agitation politico-médiatique et de ses élites pétaradantes, très loin du renoncement et de la résignation, de multiples initiatives voient le jour, dessinant au quotidien les contours de la société du futur qu’entendent bien se choisir leurs initiatrices et initiateurs anonymes.

Sortir du supermarché… pour se libérer de la schizophrénie de ce citoyen-consommateur qui défile le mardi contre les délocalisations, la misère, la précarité et la remise en cause des droits sociaux mais qui pousse docilement son caddie® dans les linéaires de sa perdition… à peine les banderoles repliées ?
Sortir du supermarché. Un premier pas pour dépasser les slogans et jeter les fondations de cet autre monde que nous tardons tant à construire…

Christian Jacquiau


(1) AMAP : Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne
(2) GASE : Groupements d’Achat avec Service d’Epicerie (http://www.la-vie-enchantiee.coop/)
(3) Et si c’était ça le véritable « pouvoir » d’achat ?
(4) Cette charte est accessible et téléchargeable sur le site du réseau Sortir du supermarché 12
(5) Christian Jacquiau a longuement conversé avec les animateurs du réseau Sortir du supermarché dans une émission réalisée et animée par Alexandre sur les ondes d’Ici et Maintenant, disponible à l’écoute sur Internet (http://rimsave.com/?s=jacquiau)

[ article publié dans le n°28 d'Offensive de décembre-2010 ]



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