Max Havelaar et les autres

« Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d’un ouvrage, même d’un ouvrage d’esprit, d’un mot, d’un livre, d’un discours * ».
Le commerce équitable ? Ses coulisses ? Qui d’autre cher(e)s lectrices et lecteurs, consommateurs avertis et vigilants, pouvait en parler mieux que vous ?

ChJ

* Pensées (~1780-1824), Joseph Joubert, éd. Librairie Vve Le Normant, 1850, t. 2, p. 138
(texte intégral sur Wikisource)


| Elya | Sciences humaines et exactes | 23 décembre 2013 |

« Depuis que je fais mes courses dans l’enseigne Biocoop, je trouve beaucoup de produits étiquetés de la mention « équitable » et particulièrement de la marque Max Havelaar. J’ai donc acheté du thé, du chocolat et du cacao « équitable », sans le vouloir vraiment. Pour autant, je n’ai pas eu l’impression d’avoir usé d’altruisme et d’avoir fait une bonne action. Je ne sais pas pourquoi, ce « label » (qui n’en est pas un, nous le verrons) m’a toujours laissé indifférente, comme ces minuscules boutiques d’Artisans du Monde toujours vides et vendant des « trucs en laine » que je jugeais moche. A la bibliothèque, je suis tombée sur ce livre [Les coulisses du commerce équitable] écrit en 2006, et qui tombait à point nommé. J’allais pouvoir en apprendre plus sur cette appellation, et de source peut-être plus fiable que celles des emballages des contenants alimentaires.

Je n’irai pas jusqu’à jeter mes produits achetés récemment, mais on ne m’y prendra plus ; l’ « équitable » Max Havelaar, vaste supercherie, numéro 1 du marché, à la politique et transparence douteuse, au mercantilisme vaillant, non merci. Les conclusions de cette enquête de Mr Jacquiau vont jusqu’à me questionner sur la gestion des Biocoop qui commercialisent tant ces produits sans éclairer le consommateur sur les problèmes potentiellement sous-jacent. Peut-être ne sont-ils pas au courant ? Dans ce cas, la lecture de cet ouvrage pourrait être salutaire.

Certes, ce livre n’est pas un modèle d’organisation méthodique d’argumentaire (1), ni de rigueur scientifique (2). Je regrette que l’auteur, exerçant à la chambre des commerces, n’ait pas déclaré ses potentiels conflits d’intérêts avec les différentes entreprises citées (3), ou ne nous ait pas plus renseigné sur ses motivations à réaliser cette enquête (4), ni sur les manières dont il a procédé. Cela nous aurait permis d’éviter d’avoir envie de lui faire des procès d’intention (5). Une meilleure structuration de l’argumentaire, des résumés des différents chapitres ou des limites du commerce équitable tel qu’il est présent sur le marché aujourd’hui, auraient aussi été bénéfiques.

Nous pouvons donc émettre quelques réserves quand aux conclusions que l’on peut tirer de cet ouvrage, qui s’inscrit dans le cadre d’une critique du processus de mondialisation, pourvoyeur et entreteneur d’inégalités. Il n’empêche, on ne pourra que se questionner profondément sur la confiance à accorder à l’entreprise Max Havelaar, à tous ses produits délivrés (6), à ses liens avec d’autres enseignes (Macdo, Starbucks, Nestlé…).
Le titre de cet ouvrage aurait pu être « Les coulisses de Max Havelaar », car c’est surtout à cette marque que l’auteur s’intéresse
(7). Il en retracera un bref historique, mais il s’agira surtout de dessiner les liens qu’elle tisse avec d’autres marques et entreprises, de mettre en avant l’ampleur du marché qu’elle s’octroie par des pratiques douteuses et souvent dissimulées, de s’interroger sur les aides publiques importantes qui lui sont délivrées, au détriment de ses concurrents plus petit et à la politique potentiellement plus saine. Il s’agira aussi de définir ce qu’on entend par commerce équitable, et par quoi cette appellation est protégée (pas grand-chose, et en aucun cas un label, comme Max Halevaar le prétend en jouant sur les mots). Au passage, l’auteur rappellera les pratiques néfastes des grandes surfaces (notamment les marges arrière), alliées de Max Halevaar.
L’auteur ne s’abstient pas de comparer les coûts et les gains d’un produit équitable versus non équitable. Il s’interroge sur l’intérêt d’avoir monté des coopératives dans les pays du sud qui se substituent à des activités locales socialement importantes, et qui imposent des modes et lieu de vie aux paysans qu’elles réunissent sans nécessairement solliciter leur avis. Tout cela pour une augmentation peu significative de leur paie.

Le concept du « commerce équitable » n’est en aucun cas à mettre à la poubelle. L’auteur n’hésitera d’ailleurs pas à témoigner d’initiatives plus saines, notamment celles du réseau Minga, et de l’approche « filière » plutôt que produit (8).

Dans tous les cas, nous nous devons de nous interroger en tant que professionnel ou consommateur sur ce que l’on entend par « équitable ». Est-ce que nous souscrivons à l’achat de ce type de produit par effet de mode, parce que nous voulons donner à nos dépenses une petite touche « ethnico-éthico-équitable » très tendance ? Ou est-ce un acte réfléchi, certes coûteux en argent mais également en temps de recherche d’informations, mais producteur ? »

Merci Elya pour cet excellent travail d’analyse et pour vos critiques. Je les prends pour ce qu’elles sont : rigoureuses, techniques, factuelles et constructives. J’apprécie.
Vous trouverez en quelques lignes, ci-dessous, mes remarques, observations et réponses qui je l’espère satisferont votre curiosité et répondront à vos attentes. Si tel n’était pas le cas, n’hésitez surtout pas…

(1) Peut-être… Sans doute même avez vous raison. Mais ce n’était absolument pas mon objectif. Il n’y avait aucune volonté de ma part, en me lançant dans l’analyse de ce système, de bâtir un argumentaire, d’étayer des thèses et encore moins de construire une plaidoirie à charge. Rien de cela.
Juste l’envie de donner à mes lectrices et lecteurs – à partir d’éléments factuels – les outils nécessaires leur permettant de se forger une opinion par eux mêmes en leur livrant les clés de l’envers d’un décor que les publicitaires de Max Havelaar se gardent bien de nous révéler en nous vendant leur concept comme idyllique autant que prétendument incontestable.
(2) Qu’on me le pardonne ! Je ne suis pas tout à fait de ceux qui considèrent Max Havelaar comme une science exacte
(3) L’argument est amusant. Le thème est aujourd’hui très à la mode mais…
De grâce, ne mélangeons pas tout !
Délégué consulaire est une fonction élective au travers de laquelle j’ai représenté ma profession auprès de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris. Rien à voir donc avec les différentes entreprises citées.
Ne vous inquiétez pas. Il y a beaucoup de vigiles en alerte sur ce sujet sensible et ie vous rassure, cela se serait su…
(4) Mais si…
(5) Des procès d’intention ? Il faut toujours aller au bout de ses envies…
Voyez à cet égard la trop fameuse affaire Max Havelaar qui a largement dépassé le stade de l’intention
(6) dérivés ?
(7) Ce n’est pas tout à fait faux. Max Havelaar se comporte en monopole, en label qu’il n’est pas, allant même jusqu’à prétendre sans rire, au travers de l’un de ses concepteurs être « le fondateur du commerce équitable » ! Vous en doutiez ? Voyez l’image ci-dessus. Étonnant non ?
(8) Tout à fait d’accord. Ma conclusion invite à plus, à mieux d’équité partout, tout au long des filières, au Nord comme au Sud.
Le livre est d’ailleurs dédicacé « A tous les anonymes qui, par leur générosité, leur altruisme et leur sens de l’abnégation, œuvrent pour l’avènement d’un monde véritablement équitable ».
Une dédicace qui manifestement n’a pas plu à tout le monde…

ChJ