Les prédateurs de la grande distrib…

| Philippe Cohen | Marianne | 20 mars 2000 |



« Les Coulisses de la grande distribution » est le premier véritable livre blanc des ravages que celle-ci provoque dans la vie économique et sociale. Extraits d’un réquisitoire documenté et salvateur.

Le gouvernement est en train de légiférer contre les abus de la distribution, et pas pour la première fois.
Dès 1973, nous avons eu droit à la loi Royer, adoptée à la quasi-unanimité par l’Assemblée nationale, censée protéger le petit commerce…
On sait ce qu’il en est advenu puisque nous fêterons bientôt la mort de la dernière épicerie indépendante.
Plus récemment, il y eut les lois Raffarin et Galland de 1996, dont l’objectif était de
limiter l’hégémonie de la grande distribution. Elles ont permis de figer une situation unique en Europe : la France détient en effet le triste record de densité des hypermarchés : 1,5 pour 100 000 habitants, contre 1,3 en Allemagne et au Royaume-Uni, 1 en Belgique, 0,2 en Italie.

Avant de se prononcer sur une nouvelle loi dont la timidité annonce par avance l’inefficacité, nos élus devraient lire l’ouvrage de Christian Jacquiau, les Coulisses de la grande distribution. Cet ouvrage sans concessions montre en effet que nous sommes, sans jeu de mots, à un carrefour.

La grande distribution a déjà réduit la petite boutique à peu de chose: les commerces dits  » rares  » et les artisans. Elle a décimé les réseaux de stations-service des entreprises pétrolières. Elle a apporté une contribution décisive aux délocalisations en créant un lien de dépendance à sens unique avec
les industriels. Mais elle ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Les cinq grandes centrales d’achat de la distribution (Carrefour-Promodès, Casino-Cora, Leclerc-Système U, Intermarché et Auchan), qui ne seront bientôt plus que quatre, totalisent déjà près de 100% des achats de l’alimentaire et détiennent de fortes positions dans la plupart des produits de grande consommation, du jouet à la hi-fi en passant par les ordinateurs, le mobilier, les fleurs, les vêtements, les vins, etc.

Les centrales d’achat ont désormais en ligne de mire les derniers secteurs d’activité qui ont pu leur échapper jusqu’alors: la banque et les services financiers, les voyages, les livres, le téléphone et même l’automobile, puisque la législation européenne va autoriser dès 2002 les grandes enseignes à proposer des véhicules aux consommateurs.

C’est ce constat, abondamment nourri de faits et chiffres, que dresse le livre de Christian Jacquiau, dont nous publions quelques extraits. Un constat qui doit interpeller le gouvernement. Dans le droit d’inventaire que revendique Lionel Jospin à l’égard du miterrandisme, le traitement de faveur dont a bénéficié la grande distribution durant quatorze ans devrait figurer au premier chapitre, même si la droite, malgré ses intentions proclamées, n’a pas brillé non plus par son souci de protéger les commerçants et les PME.

Innovation originale et séduisante au départ, la grande distribution est devenue un monstre difforme qui menace la ville en détruisant les rapports sociaux générés par le commerce entre les hommes, et, à terme, le principe même de la libre concurrence.
Ce ne sont pas quelques obstacles juridiques sur sa route qui viendront à bout de ce nouvel impérialisme.

Si notre démocratie était encore vivante, le dossier de la grande distribution serait le plus important de la campagne présidentielle qui s’annonce: il ne s’agit plus de repousser un ennemi trop gourmand, mais d’éradiquer une véritable organisation de type mafieux.

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