Le syndrome du créateur face à la transmission…

Nous avons évoqué afin de mieux comprendre ce qui se passe réellement chez Radio Ici & Maintenant le syndrome du créateur d’entreprise face à la transmission de son œuvre. Le phénomène est bien connu des spécialistes de l’entreprise parmi lesquels Audrey Missonier, professeure associée de Montpellier Business School.

| Audrey Missonier | Montpellier Business School | 2013 |

Transmettre son entreprise : les freins psychologiques

Transmettre ses valeurs qu’elles soient morales, religieuses, culturelles ou historiques, transmettre son patrimoine, ou encore transmettre son entreprise, ne sont-ils pas des actes fondamentaux qui fondent toute société humaine ? Transmettre : ne serait-il pas le sens même de la vie car générateur d’un sentiment de cohésion et d’immortalité ?

Ainsi, le point d’ancrage de notre article est la transmission. Nous nous intéressons à une transmission particulière : la transmission d’une entreprise familiale. Pour le fondateur d’une entreprise, il s’agit d’assurer la succession et donc la survie de l’œuvre qui a gouverné en grande partie sa vie. Si la transmission confère du sens car elle assure la continuité de l’entreprise créée, nous montrons dans cet article qu’elle peut être aussi vécue comme un acte potentiellement traumatisant pour le créateur de l’entreprise transmise et ainsi, paradoxalement, contraindre les chances de réussite de la transmission.

L’objectif de [cet article] est ainsi de mieux comprendre les difficultés [liées] à la transmission d’une entreprise familiale. Plus précisément, nous étudions les freins psychologiques du cédant devant transmettre son entreprise.

La question posée est : quels sont les facteurs psychologiques, culturels et comportementaux chez les fondateurs d’entreprises, qui peuvent contraindre le processus de succession dans le cas des entreprises familiales ?

Ce questionnement part de deux constats.
- Le premier est que seulement 30% des entreprises survivent après la première génération et qu’une grande partie disparait après la deuxième génération (Davis et Harveston, 1998; Handler, 1990, 1992).
- Le deuxième constat est qu’en vue de faciliter la transmission, plusieurs recherches ont entrepris d’identifier les raisons des échecs à la transmission.

Néanmoins, si ces travaux ont leur utilité, un aspect fondamental est négligé : le comportement psychologique du cédant (le créateur de l’entreprise). Or, les créateurs d’entreprises familiales sont particulièrement impliqués dans leur entreprise, à la fois financièrement et émotionnellement. Cet investissement leur donne un sentiment de légitimité et un sentiment de pouvoir qui exercent un impact puissant sur le processus de transmission. Les fondateurs ont souvent consacré une grande partie de leur vie et leur carrière à leur entreprise. Dans ce cas, ils peuvent craindre consciemment ou pas la transmission, car elle peut s’apparenter à une perte de pouvoir, de statut et d’identité personnelle.

A partir d’une étude conduite sur une période de six mois dans six entreprises familiales et d’interviews menés auprès des cédants comme des futurs repreneurs, nous dévoilons cinq facteurs culturels et psychologiques qui expliquent la résistance psychologique à transmettre son entreprise :
- 1°) la perte de pouvoir et d’influence,
- 2°) le risque de déconstruction,
- 3°) la perte de légitimité professionnelle et sociale,
- 4°) la perte de points de référence et de sens et enfin,
- 5°) le refus de la vieillesse et de la mort.

1. La perte de pouvoir et d’influence
Pour un chef d’entreprise, surtout quand il est aussi le fondateur de la société, lâcher le pouvoir n’est jamais une chose facile. En effet, après avoir dirigé une entreprise pendant plusieurs décennies, les cédants ont du mal à admettre que leur entreprise pourrait être dirigée par quelqu’un d’autre. Les cédants interviewés ont reconnu leur difficulté à rompre avec leur statut de chef d’entreprise, qui était synonyme pour eux de perte de pouvoir et d’influence sur les différents acteurs clés de l’organisation. La succession signifie pour eux la fin d’une légitimité hiérarchique. Parallèlement, le repreneur de l’entreprise doit vite marquer son emprunte auprès de son équipe pour gagner en légitimité. Un des repreneurs nous explique que malheureusement le cédant ne le voit pas comme ça et « a du mal à lâcher ».

2. Le risque de déconstruction
Les fondateurs considèrent leur entreprise comme une extension d’eux-mêmes. Les chefs d’entreprise interviewés perçoivent la transmission comme une profonde remise en cause de leur mission dans l’entreprise. Nous avons observé une réaction a priori surprenante : certains cédants ont éliminé de leurs choix des successeurs potentiels compétents en faveur de ceux plus dévoués (dans le sens de « fidèles serviteurs »), leur permettant de continuer à maintenir le contrôle sur leur entreprise. Selon un des repreneurs interviewés : « le cédant est beaucoup dans l’affectif  et peut parfois rechercher un « béni oui oui ». Il ne veut pas entendre le changement, par peur d’être jugé… Il y a aussi la peur que l’autre fasse mieux ».

3. La perte de légitimité professionnelle et sociale
L’analyse de nos cas montre que pour le fondateur, le transfert de son entreprise modifie sa légitimité sociale. Diriger une entreprise familiale lui confère une autorité naturelle au sein de la famille, ainsi que pour les employés qui sont reconnaissants et qui sont devenus des « compagnons de voyage ». Nos résultats montrent ainsi que la succession a un impact sur l’entreprise ainsi que sur le système familial.

4. La perte de référence et de sens
Nous avons observé un sentiment d’abandon chez le cédant, qui peut être traumatisant pour ce dernier. Pour un fondateur, la succession peut être vécue comme une perte de points de référence. Il a consacré une grande partie de sa vie à créer et à développer son entreprise. Cet investissement a guidé sa vie et ses choix de vie. Pendant cette période, le fondateur a donc été obligé de créer un référentiel. Avec la succession, il doit opérer une modification profonde de ses habitudes, de son rythme de travail et de vie, ainsi que dans les relations qu’il aura avec d’autres à l’avenir.

5. Le refus de la vieillesse et de la mort
Nos résultats montrent que le transfert d’une entreprise est perçu par les cédants comme une rupture dans le temps. La transmission signifie le passage d’une vie à une autre, ou selon les dirigeants interrogés, comme « la fin d’une époque » ou « l’accomplissement d’une vie ». On constate chez un certain nombre de cédants le désir inconscient de reporter cette action et les questions inévitables de « qu’ai-je fait ? » ou «  que va-t-il m’arriver ? ».

Ainsi, même si le fondateur veut consciemment transférer son entreprise à un successeur crédible et compétent, il peut se comporter avec hostilité à son égard, décourager l’acquéreur et saboter ainsi son désir initial de transmettre.

Ainsi, une bonne compréhension du contexte psychologique dans lequel s’inscrit le cédant lors de la transmission est tout aussi importante que les aspects économiques ou juridiques. Les résistances psychologiques à la succession doivent être soigneusement anticipées, traitées, et accompagnées afin que ces dernières ne puissent nuire à la réussite du transfert, et donc à la transmission de l’œuvre de toute une vie.

texte de référence d’Audrey Missonier
Professeure Associée Montpellier Business School



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