FvdH : « La dimension politique de Max Havelaar a été évincée ».

| David Leloup | Politis | n°45 | mai-juin 2007 |

Christian Jacquiau : En 1963, lors de la première Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), une poignée de participants venus du Sud lançait l’appel « Trade, not Aid ! » (Des échanges, pas de l’aide !). Plus de quarante ans après, on parle toujours de « survie » pour les paysans du Sud, y compris pour les bénéficiaires d’un commerce qui se prétend « équitable ».

En effet, près de vingt ans après la création de Max Havelaar en 1988, les salariés des producteurs d’articles réputés équitables ne bénéficient toujours pas d’un revenu différencié selon que leur employeur est ou non sous contrat avec Max Havelaar.

Le commerce équitable ne doit-il concerner que les seuls producteurs, excluant de son champ d’application les salaries de ces derniers ?
L’équitable ne devrait-il pas, au contraire, s’appliquer à l’ensemble des acteurs de la filière, du producteur au consommateur en passant par les exportateurs, les importateurs, les transformateurs, les conditionneurs, les transporteurs, etc., jusqu’au commerçant final, petit ou grand, et bien évidemment leurs salariés ?

Francisco van der Hoff : Depuis sa création, Max Havelaar vise à fédérer tous les acteurs du marché: producteurs, commerçants alternatifs, associations de consommateurs, etc.

Ici, à l’Uciri [coopérative de petits producteurs de café où vit Francisco van der Hoff, dans l'État d'Oaxaca, au Mexique, NDLR], nous sommes toujours anticapitalistes, opposés aux transnationales et aux « gros bonnets ».
Nous préférons de loin les petites structures et les magasins locaux.

Dès 1990, nous étions préoccupés par la tournure que prenait le mouvement dans d’autres pays. Sa dimension politique a été peu à peu édulcorée puis évincée.

En tant que producteurs, nous avons fortement protesté lors des forums des initiatives nationales Max Havelaar et de FLO [voir lexique]. Mais sans grand succès.

Nous pourrions être d’accord sur beaucoup de points soulevés par votre livre.

Mais nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de dire aux initiatives nationales et à FLO : « Allez au diable avec votre business », simplement parce que celui-ci ne répond pas aux nécessités politiques de changement du marché.

Sur le plan économique, nous nous portons un peu mieux qu’en 1988. Mais notre situation reste précaire : nos producteurs de café gagnent en moyenne 3 $ par jour – moins que le minimum légal de 4,5 $.

Depuis trois ans, nous ne pouvons plus embaucher de saisonniers guatémaltèques, qui coûtent 10 $ par jour, sans compter la nourriture et le logement. Nous récoltons donc le café nous-mêmes, en famille, avec les voisins. Résultat : le Mexique a perdu 25 % des récoltes disponibles ces quatre dernières années.

Évidemment, nous aimerions que tous les membres de la filière du café gagnent assez d’argent pour en vivre. Mais nous n’avons pas une once de pouvoir sur les marges de profit des différents acteurs de la filière.
Nous sommes par ailleurs conscients que le niveau de vie des Européens est très diffèrent du nôtre. Il faudra un changement structurel complet, après l’effondrement du néolibéralisme, pour que nous puissions envisager plus de justice sociale. Bref, votre questionnement est avant tout théorique et à mille lieues de notre quotidien…

Si je peux partager de nombreuses critiques formulées dans votre livre, j’ai néanmoins l’impression que vous êtes trop dépendant d’informateurs biaisés, de Max Havelaar – qui donne souvent des informations parcellaires et pratique langue de bois – ou de journalistes qui n’ont passé qu’un ou deux jours sur le terrain. Connaissez-vous réellement les conditions d’existence des petits producteurs du Sud ? Seriez-vous disposé à partager leur quotidien pour chercher avec eux des solutions à leurs problèmes ?

Christian Jacquiau : J’ai écrit ce livre parce que je connais bien les conditions d’existence des petits producteurs du Sud, mais aussi parce que ces conditions ne sont pas une fatalité. Elles résultent notamment des activités prédatrices de nos plus belles entreprises transnationales.

Que le commerce équitable puisse servir de paravent pour dissimuler la volonté d’une entreprise comme Dagris de développer les OGM en Afrique est révoltant (1). La culture des OGM implique, comme vous le savez, la disparition des petits paysans les plus vulnérables.

Que ce soit Max Havelaar qui joue ce rôle de paravent a, vous en conviendrez, de quoi heurter les consciences.

Comment ne pas s’étonner, également, de voir des entreprises connues pour leurs pratiques inéquitables – que tout comme moi vous décriez -, telles que McDo, Starbucks, Accor ou Nestlé, arborer fièrement les couleurs de Max Havelaar sans qu’aucun engagement de progrès social ou de volume d’achat ne leur ait été imposé, sans contrepartie autre que financière ?

Il faut que cesse l’imposture.

Mon livre, je le sais, dérange les tenants de la bienpensance et du statu quo. Il n’avait pour vocation, au départ, que d’ouvrir un débat qui, compte tenu des dérives et abus constatés, ne pouvait plus
à mon sens attendre très longtemps. S’il pouvait, en plus, avoir permis à vos enfants spirituels de mesurer combien ils font fausse route, je serais comblé…

Partager le quotidien des petits producteurs du Sud ? Pourquoi pas ?
Si notre réflexion commune peut faire avancer l’équité, ce sera avec plaisir.

En matière d’équité, justement, on reproche souvent à Max Havelaar de ne pas être un véritable label parce qu’il est juge et partie.
Paola Ghillani, directrice de Max Havelaar Suisse jusqu’en 2005, a déclaré qu’elle avait « toujours défendu l’idée que les contrôles ne devaient pas être effectués par FLO ou par des structures qui lui sont liées, comme FLO-Cert, mais par des organismes extérieurs. Il faudrait pour le commerce équitable des inspecteurs professionnels, neutres et indépendants (2) ».

Paola Ghillani, qui a par ailleurs assuré pendant quatre ans la présidence de FLO, ajoute encore « Comment nier que Max Havelaar gagnerait en crédibilité en se professionnalisant au niveau du contrôle ? C’est fini le temps des pulls en laine et du couplet : Nous sommes une grande famille ». Bref, les contrôles et la certification de Max Havelaar vous satisfont-ils aujourd’hui ? Que faire pour les améliorer et apporter de réelles garanties aux « consomm’acteurs » ?

Francisco van der Hoff : Les producteurs sont préoccupés par l’absence d’un système efficace d’inspection et de certification pour le commerce équitable. Et pas seulement dans le réseau Max Havelaar. Nous connaissons bien la filière bio, où les contrôles sont clairement indépendants, reposant sur des normes ISO et accrédités par les pouvoirs publics ou des associations de consommateurs et de producteurs.

Or les critères de FLO n’ont pas été élaborés ni ratifiés par les producteurs, comme cela est normalement la règle. Aucun Français ne permettrait jamais aux Allemands ou aux Italiens d’établir une constitution à leur place !
C’est un droit et un devoir qui reviennent aux Français eux-mêmes.

De plus, FLO-Cert est une émanation de FLO et reste trop lié à sa maison mère. Un organe de contrôle indépendant est nécessaire. Ainsi que des structures locales capables de mieux effectuer ces tâches, à un moindre coût qu’aujourd’hui. L’inspection et la certification ne sont pas une affaire de flicage. Il s’agit plutôt d’instaurer un climat de confiance réciproque.

Ici, au Mexique, nous avons établi une série de critères avec les organisations de paysans pour définir ce qu’est un « petit producteur » ce qu’est le « commerce équitable » et ce qu’une structure doit mettre en œuvre pour faire partie de la « famille ». Nous n’acceptons pas, par exemple, les grosses exploitations agricoles et les latifundia.
Pour le contrôle, nous disposons d’un système intégré au processus d’inspection et de certification bio. Pourquoi avoir deux procédés différents alors qu’on peut établir une certification bio et équitable en une seule visite ?

Christian Jacquiau : En France, le patron des hypermarchés Leclerc, membre influent de la distribution européenne (il préside notamment Coopernic, la deuxième plus grande centrale d’achats en Europe), a récemment déclaré au magazine l’Entreprise : « Actuellement, nous sommes dans une phase de promotion et de soutien du commerce équitable, qui ne constitue qu’un marché émergent. Avec les volumes, les fournisseurs vont pouvoir écraser leurs coûts de production et nous pourrons ainsi augmenter nos marges (3) ».

Qu’en pensez-vous ?

Les matières premières étant déjà au plus bas, ne faut-il pas craindre que les salaires et la protection sociale servent aux géants de la grande distribution de variable d’ajustement pour « écraser » les coûts de production ? Que reste-t-il de la démarche équitable dans ce contexte où l’équitable devient un produit comme un autre, sujet aux pires pressions, telles les fameuses marges arrière (4) ?

Peut-on demeurer « équitable  » dans un fief notoirement inéquitable : la grande distribution ? [Politis - hors série n° 45 mai-juin 2007]

Francisco van der Hoff : Nous sommes tous bien conscients de l’immense problème structurel créé par la forme néolibérale actuelle du capitalisme. Les transnationales et leurs actionnaires, souvent des banques, font tout pour augmenter leurs profits et réduire les coûts de production. Donc le prix des matières premières, comme le café. Il n’y a qu’avec le café instantané que nous puissions être concurrentiels, malgré les droits de douane à payer pour exporter un produit fini en Europe.

Là-bas, les torréfacteurs et l’industrie sont bien protégés, grâce à des lois établies de façon prétendument démocratique ! Pour changer ces lois, il faudrait changer les gouvernements, les parlements, etc.

Or, ce n’est pas à la portée des petits producteurs étrangers que nous sommes.
Les gouvernements et la majorité des populations des pays européens sont bien contents d’appliquer les prétendues règles de « libre échange » de I’OMC. Les acteurs du commerce équitable peuvent hurler tant qu’ils veulent, beaucoup d’eau coulera sous les ponts avant que les mentalités des pays riches évoluent. Nous devons pourtant agir dès aujourd’hui.

En tant que producteurs, nous ne sommes pas du tout ravis que Max Havelaar soit en train de perdre sa vocation initiale.

Le problème doit être résolu sur le long terme, dans les pays où vivent les consommateurs. Pourquoi ne pas voter une loi qui fixerait les marges que l’industrie et les détaillants peuvent réaliser ? Le commerce équitable doit aller dans cette direction, mais il doit d’abord engendrer une vaste prise de conscience. La question est: comment mobiliser la créativité et créer le dialogue entre les différents acteurs du commerce équitable ? Sur ce plan, en France, je soupçonne qu’il y a encore beaucoup de travail. Personne n’est le meilleur, le plus fort ou le plus pur.

Le commerce équitable en tant que tel ne résout pas les problèmes des petits producteurs exploités, mais il est un vecteur qui leur permet de s’organiser. De comprendre comment fonctionnent les structures du monde actuel. De se sentir plus forts. De parler d’une seule voix. FLO et les autres structures de ce type doivent donc réaliser un meilleur travail. Et cela au sein de la famille du commerce équitable, en partenariat.

En tant qu’organisation, l’Uciri est membre de FLO et de I’Ifat [réseau mondial des organisations de commerce équitable, NDLR], et nous vendons notre café aux structures équitables de la première heure.

Mais de nombreuses coopératives sont obligées de vendre également à Kraft ou Nestlé, parce que toute leur production ne peut être écoulée aux conditions du commerce équitable. Le déplorer sans formuler de proposition concrète ne sert à rien. Réfléchir sur la base de chiffres incorrects, ne pas réaliser une enquête qui s’attaque à la racine des problèmes à l’échelle internationale, c’est facile et plutôt cynique.

Dès lors, quelles solutions proposez-vous pour que les différentes initiatives nationales de commerce équitable répercutent les demandes des petits producteurs de façon à ce que ceux-ci ne soient plus les vaches à lait du « développement » ?

De nombreuses coopératives sont obligées de vendre également à Kraft ou à Nestlé, parce que toute leur production ne peut être écoulée aux conditions du commerce équitable. [Politis - hors série n° 45 mai-juin 2007]

Christian Jacquiau : Pour moi, le rôle du consommateur est essentiel. Chaque jour, par ses actes d’achat, il vote pour un modèle de société. Productiviste, intensif, polluant et déshumanisé; ou respectueux de l’homme, des animaux et de l’environnement. Mais l’avènement d’un « autre monde » ne peut pas reposer sur le seul levier de la consommation responsable.

D’autant moins si celle-ci se limite à ce rôle de béquille du néolibéralisme que certains des promoteurs du commerce équitable lui ont assigné.

L’action individuelle doit être combinée avec l’action politique, locale, nationale et internationale.

Rien ne se passera, en effet, si les règles inéquitables promues par l’OMC ne sont pas repensées de fond en comble.

Les plus pessimistes ont pu croire que tout était perdu, que le commerce équitable avait été définitivement dévoyé, récupéré.
Il n’en est rien.

En se donnant aux plus offrants, les adeptes de la marchandisation de l’équitable ont ouvert la boite de Pandore.

Le débat actuel ouvre les yeux des citoyens consommateurs qui exigent à présent une transparence réelle et réclament « plus » et « mieux » d’équitable, tout au long des filières. Au Sud comme au Nord, dans les relations locales et internationales.

Il leur reste encore à se libérer du carcan étriqué de consommateurs d’équitable dans lequel les publicitaires et leurs alliés tentent de les enfermer. Le débat qui fait rage et la prise de conscience qui progresse démontrent que cette première étape est en passe d’être franchie.

Propos recueillis par David Leloup


(1) Dagris, holding agro-industriel français actif dans la production de coton en Afrique subsaharienne, a récemment réalisé des essais de culture de coton transgénique au Burkina Faso. Son PDG, Gilles Peltier, est convaincu que les OGM sont incontournables pour « réduire la fracture agricole mondiale » (Le Monde, 3 février 2005). Max Havelaar France a choisi Dagris comme partenaire pour développer une filière de coton  » équitable  » (non 0GM).
(2) Le Matin, quotidien suisse, 22 juillet 2006.
(3) L’Entreprise, 17 avril 2006.
(4) Prix que facture une grande surface à ses fournisseurs pour des services rendus, comme le référencement du produit dans les prospectus, sa mise en valeur en rayon, etc. Les petits fournisseurs n’ont guère la possibilité de refuser ces services payants.

[NOTA : Les propos de cet échange, validés par les deux intervenants, ont été recueillis par David Leloup. Ils ont été publié dans le magazine Politis (hors série n° 45 - mai-juin 2007). Une version raccourcie de cet entretien est parue dans le bimestriel belge lmagine du mois de mars 2007]


LEXIQUE

- Les initiatives nationales.
Ce sont Max Havelaar France, Belgique, Suisse, etc. Présentes dans 21 pays (dont 15 européens), ces initiatives assurent des débouchés commerciaux en sensibilisant l’opinion publique et en mobilisant les acteurs économiques locaux.

- FLO international.
Instance internationale des organisations de labellisation des produits équitables (Max Havelaar, mais aussi FairTrade et TransFair). Elle définit et met à jour des cahiers des charges précis pour certifier les produits équitables.

- FLO-Cert.
Coordonne le contrôle et la certification des producteurs sur le terrain. Contrairement aux organes de contrôle de la filière  » bio « , FLO-Cert (filiale à 100 % de FLO international) n’est pas (encore) un organisme de contrôle reconnu par les pouvoirs publics. Il est en cours d’accréditation par la norme ISO-65, visant notamment à garantir l’indépendance de l’audit et de la certification.