Faillite du système capitaliste : la preuve par Sarkozy

| ChJ | Le Sarkophage | n°18 | 15 mai 2010 |

Nicolas Sarkozy a été élu sur un discours conservateur d’inspiration thatcho-reagano-libéral, prétendu moderne pour le rendre acceptable aux yeux du plus grand nombre.
Comment ne pas se laisser séduire par l’idée d’une croissance au développement infini alors qu’elle se pare désormais de qualificatifs aussi prometteurs que responsable, équitable et même durable ?

Avant que les agences de communication ne s’intéressent à l’avenir de la planète (en fait à la durabilité des profits que sa sur-exploitation prolongée peut encore générer), il était couramment admis qu’entre le souci écologique et le développement économique érigé en projet de société, il ne pouvait y avoir de choix digne d’un responsable politique.
La destruction programmée de la nature et du cadre de survie des générations futures apparaissaient alors comme le corollaire de notre bonheur matériel, actuel et à venir.

Depuis le Grenelle de l’asservissement des consciences, l’écologie est appréhendée comme un nouveau facteur de croissance.
La croissance fait consensus. A droite comme à gauche.

Cette dernière promet un partage un peu plus équitable de cette croissance qu’elle appelle de ses vœux. « Tout ce sur quoi je me suis engagée se fera parce que je réussirai à relancer la croissance », avait même promis Ségolène Royale 1, fervente admiratrice du sarkosocialiste Jacques Attali.

Quant à la droite, elle s’arc-boute sur un dogme assez similaire considérant que seule la progression de la richesse des nantis – désignée sous le vocable générique de croissance – garantirait un minimum de redistribution aux plus modestes.

Pour la gauche comme pour la droite, le progrès social ne serait que la résultante – à la marge – de la progression exponentielle de l’accumulation de richesses par les possédants.

Nicolas Sarkozy s’emploie avec application à détricoter les acquis sociaux résultant de l’application du programme du Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mars 1944 sous l’impulsion d’un certain Charles de Gaulle dont il n’hésite pourtant pas à se prétendre être l’héritier.

Il a cru voir dans la récente défaite électorale infligée à sa famille politique, un encouragement à accélérer et à amplifier le rythme et la violence de ce qu’il appelle ses réformes.

Empêtré dans ses contradictions : relancer la croissance tout en comprimant les salaires, réduire le poids de l’administration 2 et le niveau des prestations sociales 3, le président tente de faire accroire qu’il va tenir sa promesse de redonner du pouvoir d’achat aux consommateurs. Il s’appuie pour tenter d’y parvenir sur ce qu’il feint de prendre pour de la loyauté de la part de ses amis de la grande distribution.

Conscients de ce pouvoir inespéré qui leur est ainsi conféré, ces derniers exercent sur le politique une insolente surenchère, n’hésitant pas à exiger d’incroyables contreparties aux engagements… que personne ne leur demandera jamais de prendre !

Abolition des lois Galland et Raffarin, suppression du seuil de revente à perte, tout ce que dénonçaient en boucle les promoteurs de centres commerciaux fait désormais partie du passé. Quant au pouvoir d’achat…

Michel-Édouard Leclerc, qui placardait, il y a peu encore, nos murs d’affiches 4 x 3 pour y dénoncer une loi qu’il prétendait l’empêcher de baisser ses prix, assure désormais que la dérégulation totale de la grande distribution pourrait conduire, au mieux, à contenir l’augmentation des prix dans une progression inférieure de moitié au taux de l’inflation !

Incroyable symbiose entre les distributeurs et le président, ce dernier n’hésite plus à reprendre les promesses en trompe l’œil de son ami Leclerc : « Je rendrai aux Français du pouvoir d’achat en obtenant soit la baisse des prix, soit en tous cas la maîtrise de l’augmentation ».

Exit, au passage, la promesse de piocher dans les marges arrière 4 pour restituer une partie de leur butin aux consommateurs.

Mais à trop vouloir les séduire, Nicolas Sarkozy en arrive à mener une politique qui se retourne contre les intérêts de ses propres amis.
Applicateur zélé de l’ultralibéral rapport Attali, lui-même inspiré du rapport Canivet (2004) dont la paternité est ouvertement revendiquée par Michel Édouard Leclerc, Nicolas Sarkozy pourrait bien devenir l’improbable président d’une certaine forme de décroissance.

Les concentrations, fusions, délocalisations, la recherche de sous-traitance dans des pays où les coûts sociaux sont quasi inexistants ont permis d’abaisser les prix de revient et d’augmenter les bénéfices des entreprises. Mais la multiplication des emplois précaires, le remplacement des plus âgés par des jeunes sous-payés, le recours à de faux stagiaires, le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux et l’affaiblissement des services publics (fermetures de maternités et d’hôpitaux dans le cadre de la pseudo modernisation des services de soins) conduisent à ce que les économistes et les statisticiens de cour appellent pudiquement la baisse du « moral des ménages », pour désigner la diminution de la consommation.

Pour maintenir leurs bénéfices, les entreprises réalisent de nouveaux gains de productivité qui détruisent un peu plus d’emplois encore. Le processus s’accélère.
Mais moins de salaires, moins de pensions de retraite et moins de prestations sociales sont autant qui ne seront plus affectés à la consommation. Et autant de points de croissance perdus !

Alors pour relancer la consommation, Nicolas Sarkozy s’en remet à un Jacques Attali qui ne lui préconise rien d’autre que de concrétiser les rêves les plus inavoués du lobby de la grande distribution : mettre tout le pouvoir que lui ont conféré les citoyens pour influer sur une baisse des prix… à la production.

Un processus qui reviendra à déséquilibrer un peu plus encore la répartition de la richesse au détriment du travail et donc du pouvoir d’achat des plus modestes. Par un effet boomerang, il aura un impact dévastateur sur cette sacro-sainte croissance au nom de laquelle ce château de cartes est édifié.

Le capitalisme d’investissement, tel que l’a pratiqué Henry Ford (1863-1947) avait assuré sa pérennité en transformant les ouvriers de ses usines en autant de clients-consommateurs.

À l’inverse, le capitalisme financier tente obstinément de s’affranchir de l’humain en tant que facteur essentiel de production.

En reprenant à ceux auxquels il avait fini par accorder quelques concessions durant une poignée de décennies, le néolibéralisme, docile serviteur d’un capitalisme déshumanisé autant qu’outrancier, arrive aujourd’hui au bout de sa logique.

La recherche de la croissance à tout prix conduit immanquablement à supprimer l’humain partout où cela est possible. Et au final à se priver d’autant de débouchés.

Et donc de croissance…

Dans une logique suicidaire, le système accélère l’inéluctable faillite du système capitaliste néolibéral.

La maison brûle. Et là aussi…


NB : Cet article vient d’être publié dans l’ouvrage collectif La France sous Sarkophage. Pour en finir avec le sarkozysme, publié sous la direction de Paul Ariès