Coopali pour sortir du supermarché

Loin, très loin des estrades de la jet-set de l’altermondialisme, une multitude d’alternatives prometteuses voient le jour, faisant passer le penser global, agir local du stade de slogan à celui de travaux pratiques.
Dans la plus grande indifférence des médias aux ordres, un autre monde se construit chaque jour sous nos yeux, rendant l’avenir riche de promesses.

| ChJ | S!lence | n°418 | décembre 2013 |

Coopali (1) a été créée en 2013 sur la commune de Champigny sur Marne à l’initiative de Mikhal Bak, militante écologiste et fondatrice de l’Amap Les Paniers des Bordes. Cette coopérative de consommation alimentaire permet à ses adhérents d’avoir accès, à des produits d’épicerie intégrant le triptyque exigeant de bio, éthique et équitable, le tout aux meilleures conditions possibles. Elle est le fruit d’un long cheminement militant…


« Il y a quelques années, je faisais mes courses en grandes surfaces. Un reportage m’a fait découvrir que dans le sud de l’Espagne, nombre de fruits et de légumes qui se retrouvent dans nos supermarchés sont cultivés hors sol, dans des sacs comportant de la laine de roche où sont injectés des engrais de synthèse. Face à ces images, je me suis dit si je mange ça, je deviens ça, totalement déconnectée de la terre, sous perfusion de substances chimiques… », explique Mikhal Bak.

C’est alors que lui est apparu cette contradiction très répandue consistant à consommer bio auprès d’une Amap (elles ne le sont pas toutes, loin s’en faut…) et à se procurer tout le reste en grande distribution.

Sortir du supermarché (2), oui mais comment ?

Mikhal Bak a suivi de près l’expérience de la coopérative alimentaire new-yorkaise Park Slope Food Coop (PSFC) créée en 1973, une véritable institution forte aujourd’hui de plus de 16 000 membres.

L’idée ? Permettre à chacun de s’approvisionner en produits de qualité (3) moins cher que dans un super ou un hypermarché.

Travailler plus pour payer moins. Pour y accéder, les sociétaires doivent non seulement acquérir une part de la coopérative mais aussi donner un peu de leur temps (4) afin de contribuer au fonctionnement pratique du point de vente (5).
Les coûts étant comprimés et les marges réduites, un chariot moyen revient de 20 à 40 % moins cher que dans un magasin classique.

Mikhal Bak s’est alors rapprochée de l’association parisienne mettant en place la coopérative La Louve, fondée par deux États-uniens vivant en France, dont l’un réalise un documentaire (6) sur PSFC, son modèle.

Très vite, ce projet de coopérative lui est apparu comme un groupement d’achats visant avant tout le meilleur prix, faisant la part belle à l’agriculture dite raisonnée, productiviste et intensive autant que polluante.
Une véritable usine à gaz, alternative en trompe l’œil, où les membres allaient finir par pousser un caddie dans les rayons d’un supermarché ! Rédhibitoire…

Mikhal Bak et ses amis découvrent alors l’existence de l’Indépendante (7), une coopérative alimentaire sociale et solidaire créée à Paris par une ex-adhérente de La Louve.

L’Indépendante suit le modèle des GASE bretons (8). Les produits y sont vendus pour la plupart à prix coûtant, moyennant une cotisation mensuelle minime.

Chacun de ses 50 membres contribue au bon fonctionnement de l’épicerie, à la vie associative et au choix des produits qui doivent être équitables et le plus locaux possible, issus de l’agriculture biologique ou encore de l’agriculture paysanne (9).

Chaque début de mois, les participants approvisionnent leurs comptes d’un montant destiné à couvrir leurs dépenses. Chacun se sert dans les rayons puis saisit lui-même la liste des produits emportés.

Une cagnotte solidaire est créditée chaque mois d’un minimum de 70 € destinés à être utilisé de façon confidentielle par tout membre traversant des moments financièrement difficiles.

Coopali s’est enrichie de l’expérience de PSFC et de l’Indépendante dans une approche sans concession des plus rigoureuses.

Chaque produit sélectionné doit s’inscrire dans une relation la plus directe possible avec le producteur. À défaut, il fait au préalable l’objet d’un examen approfondi réunissant un maximum d’informations sur le contexte de production, de transformation et de transport, avec pour objectif la recherche d’une véritable et très forte valeur ajoutée sociale et environnementale.

Il serait impensable en effet pour Coopali de voir cohabiter, comme chez PSFC, des produits 100% bio, du non-bio, du plus ou moins déraisonnable raisonné ou encore des produits issus de l’agriculture industrielle greenwashisée.

Il n’est pas davantage question pour la sympathique petite grenouille campinoise de vouloir rivaliser avec le bœuf new-yorkais ni même son homologue français (10).

« Peut-on encore parler réellement d’autogestion à 16 000 ? », interroge Mikhal Bak pour qui rester à échelle humaine, 70 participants au maximum, permet un fonctionnement horizontal où chacun peut et doit s’impliquer de façon égale.

Au moment où les initiatives fleurissent çà et là, allant de la véritable Amap (méfions nous des imitations) réellement bio à la vente directe à la ferme de fruits et légumes réputés conventionnels (autrement dit ruisselants de produits chimiques), la question de l’objectif poursuivi se doit d’être posée.

Petit geste pour la planète ou volonté profonde d’influer sur nos modes de production ?

Paniers de légumes branchés alimentant les conversations mondaines de la bobosphère germanopratine ou rupture fondamentale avec un modèle qui empoisonne autant qu’il détruit ?

Petite pièce glissée par procuration dans le chapeau du pauvre via l’intermédiation intéressée de marchands d’équité en linéaires ou démarche sociale globale et universelle ?

La clé est entre les mains des citoyens qui peu à peu se réapproprient leur consommation.

Loin, très loin des estrades de la jet-set de l’altermondialisme, une multitude d’alternatives prometteuses voient le jour, faisant passer le penser global, agir local du stade de slogan à celui de travaux pratiques.

Dans la plus grande indifférence des médias aux ordres, un autre monde se construit chaque jour sous nos yeux, rendant l’avenir riche de promesses.


Cet article a été publié dans le n° 418 du mensuel S!lence, dont Coopali a eu l’honneur de la couverture de ce numéro du mois de décembre 2013.

Au sommaire du dossier de Silence n°418, décembre 2013 :
•     Bizi ! en lutte contre le changement climatique au Pays Basque, entretien avec Txetx Etcheverry.
•     Une boite à outils pour lutter contre le changement climatique, par Bizi !
•     Transhumanisme : pour quoi faire ? Par Jacques Testart
•     Démesure et démocratie, par Geneviève Azam
•    3 questions au…Père Noël ;
•    Coopali, pour sortir du supermarché ;
•    Grands Projets Inutiles : se souvenir de nos victoires ;
•    Les « clubs de sécurité commune » aux Etats-Unis ;
•    Yazid Kherfi, de la délinquance à la non-violence ;
•    Potagers en ville, une fausse bonne idée ? ;
•    Centrales nucléaires : lentement vers la fermeture ? ;
•    Photo : Longo Maï, l’utopie des indociles ;
•    Nouvelles technologies et dérive énergétique ;
•    Humour : tout va de traviole ! par Marcel de la Gare ;
Et de nombreuses brèves d’actualité, des présentations de livres, des courriers…

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(1) www.coopali.net
(2) www.christian-jacquiau.fr/sortir-du-supermarche-2-15187
(3) une notion assez vague qui reste toutefois à définir…
(4) 2h45 toutes les 4 semaines par adhérent
(5) tenue de la caisse, réception des livraisons, rangement des produits, gestion administrative, ménage…
(6) www.lardux.com/spip.php?article529
(7) www.lindependante.org
(8) GASE : Groupements d’Achats Service Épicerie (www.lepotcommun.com/le-gase/)
(9) notion définissant entre autres des « pratiques agricoles non certifiées bio mais respectueuses de l’homme et de l’environnement ». A manier toutefois avec une infinie précaution tant elle est susceptible de créer une certaine confusion avec une agriculture dite raisonnée dont on cherche en vain le sens de la raison.
(10) La Louve parisienne s’est fixé un premier objectif de 5 000 membres.

S!lence ?
Véritable explorateur d’alternatives, S!lence est une revue écologiste, gérée par une association indépendante de tout mouvement ou parti, publiée depuis 1982.
Elle traite de thèmes liés à l’environnement (énergies, agriculture, pollutions, santé…) et à la société (féminisme, non-violence, relations nord-sud, décroissance…), en privilégiant une approche transversale. Ces thèmes sont abordés chaque mois de manière accessible, en présentant des alternatives.

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