Cancers dans le monde agricole : l’impact des pesticides ?

Cancers dans le monde agricole : « On sous-estime l’impact des pesticides », explique le Dr Nadine Houédé, cancérologue à l’Institut Bergonié à Bordeaux, qui voit apparaître des cas de cancer de la vessie liés, selon elle, à l’utilisation de pesticides dans les vignes.

| Yann Saint-Sernin | Sud-Ouest | 7 avril 2012 |

Le décès de Frédéric Ferrand, un viticulteur charentais victime d’un cancer de la vessie et qui était votre patient, a eu un impact important dans l’opinion, notamment grâce au combat engagé par son père contre les pesticides. Peut-on dire que le cancer s’annonce comme la « maladie du vigneron » ?

Dr Nadine Houédé. Ce que je peux dire, c’est qu’à l’Institut Bergonié, tous les cancers de la vessie que je traite, et qui relèvent à mon avis d’une maladie professionnelle, touchent des gens qui travaillent dans la vigne. Cela s’explique aussi par le fait que, dans la région, l’exposition aux agents toxiques susceptibles d’entraîner un cancer de la vessie concerne majoritairement cette profession, au contact des pesticides. Nous n’avons pas d’industrie du charbon, de la houille ou du caoutchouc qui sont les autres secteurs professionnels touchés par ce problème. Il y a certainement d’autres cancers ou maladies dus à ces produits. Mais nous manquons de statistiques pour être précis.

Cinq maladies par an, estime la MSA
Selon la Mutuelle sociale agricole (MSA), 42 maladies professionnelles dues aux produits phytosanitaires ont été reconnues depuis 2002. « Soit 4 ou 5 par an. Pour l’arsenic, par exemple, cela va de la simple irritation au cancer. À titre de comparaison, nous indemnisons 1 500 cas par an de troubles musculo-squelettiques dus aux vibrations ou aux efforts répétés des agriculteurs », explique le docteur Yves Cosset, médecin du travail national adjoint à la caisse centrale de la MSA.

Ces chiffres reflètent-ils l’impact sanitaire des pesticides sur les agriculteurs ?
« Bonne question… Ce ne sont que des indicateurs », reconnaît le médecin. Alors qu’associations et certains médecins (voir plus haut) reprochent à ces chiffres de sous-estimer la réalité, la MSA se retranche derrière le tableau de classement des maladies professionnelles : « Si vous rentrez dans le tableau, vous êtes pris ; si vous ne rentrez pas, vous pouvez faire un recours », tranche Yves Cosset. Le tableau des maladies professionnelles établit des critères tels que la durée d’exposition et la maladie, qui détermineront si la pathologie sera reconnue ou non.
« Ce tableau est établi par les partenaires sociaux », poursuit-il. Les négociations s’opèrent sous l’égide des ministères du Travail et de l’Agriculture. « Ce n’est pas à la MSA de juger si ce tableau est pertinent ou non. Nous l’appliquons. Il n’y a pas de réticence à reconnaître les méfaits des pesticides. Si une catastrophe de type amiante se produisait avec les produits phytosanitaires, il est évident que nous payerions. Nous faisons tout pour l’éviter par la prévention. Mais nous ne sommes pas responsables des autorisations de mise sur le marché. Les pesticides font partie des six priorités de la MSA. Je vous rappelle que c’est nous qui avons fait interdire l’arsenic en 2001. Ce qui nous a d’ailleurs valu les reproches de certains acteurs du monde viticole », conclut le docteur Cosset.

Il n’y a donc aucun chiffre permettant d’évaluer l’impact des pesticides chez les vignerons ?
Non, il n’y a pas de chiffre sur lesquels nous appuyer. Cela tient au fait que ces cancers sont très rarement reconnus comme maladie professionnelle dans le monde agricole. Les cancers de la vessie représentent aujourd’hui 10 000 cas par an en France. Environs 10 à 15 % sont reconnus comme maladies professionnelles. Mais il y en a certainement plus car, pour les agriculteurs et les autres professions touchées, obtenir cette reconnaissance est difficile.

Pourquoi ?
D’abord, les professions libérales ont un accès plus difficile à la médecine du travail et la médecine préventive, du fait de leur isolement. À l’inverse de l’amiante, peu de choses ont été codifiées dans ce domaine. De plus, le cancer de la vessie peut avoir d’autres facteurs de risque confondants, comme le tabac. Si vous fumez et que vous avez été exposé aux pesticides, on vous répondra que votre cancer est lié au tabac. Et demander cette reconnaissance n’est pas entré dans les mœurs. Théoriquement, les médecins généralistes doivent engager les démarches, mais souvent ils ne le font pas, car les dossiers sont lourds et les chances d’aboutir très faibles. J’ai récemment obtenu le classement en maladie professionnelle pour un patient pour qui il n’y avait à mon avis pas de contestation possible. Il m’a dit que son médecin lui avait déconseillé de le faire parce que cela ne servait à rien…

La Mutuelle sociale agricole (MSA) semble frileuse…
Je n’ai que le rapport que m’en font mes patients, mais elle semble effectivement très réticente.

Cela pourrait coûter cher…
Ils ont certainement très peur de l’envergure que cela risque de prendre.

Quels sont les produits mis en cause ?
Il s’agit de produits contenant de l’arsenic et des nitrosamines.

Avez-vous décelé un profil type du viticulteur « à risque » ?
Non, c’est la durée d’exposition qui compte.

Le parallèle avec l’amiante, aujourd’hui reconnue comme catastrophe sanitaire mondiale, est-il pertinent ?
Je le pense, même si l’ampleur que prendra le phénomène reste encore difficile à évaluer, notamment dans le monde viticole. Mais on sous-estime beaucoup l’impact des pesticides sur la santé des agriculteurs. Aujourd’hui, des précautions sont prises dans l’utilisation de ces produits, et les normes européennes sont, j’espère, suffisamment contraignantes. Mais les maladies se déclarent très lentement. Les malades que nous traitons ont été exposés dans les années 1960 ou 1970. J’ai peur que l’on voie arriver des choses que nous n’avions pas prévues. Pour continuer le parallèle avec l’amiante, j’ajouterais que le lobbying industriel a été encore plus fort avec les pesticides.

Les viticulteurs ont-ils été imprudents ou abusés ?
Ils ont certainement été abusés dans une volonté de croissance économique, en pensant que l’on pouvait tout contrôler.

Cette question sanitaire liée aux pesticides est-elle taboue chez les vignerons ?
J’en ai beaucoup discuté avec des patients ou parents de patients. C’est un monde où l’on travaille en famille, où les exploitations se transmettent de génération en génération. Perdre un fils à cause de produits destinés à améliorer la vigne, c’est révoltant. Apparaît alors le sentiment d’avoir été dupé, et cela à un prix très lourd.

Disposait-on, au moment où ces gens ont été exposés à ces produits, d’informations sur leur potentiel cancérigène qui auraient justifié leur interdiction ?
En tout cas, ces informations n’étaient pas accessibles au public.

Paul François : « les deux tiers ont contracté Parkinson »
Il y a un an, Phyto-Victimes était créée à Ruffec (Charente) autour d’une quarantaine d’agriculteurs venus de toute la France. Aujourd’hui, l’association nationale destinée aux professionnels victimes de pesticides et à leurs familles est en passe d’être reconnue d’utilité publique par l’État. Les adhésions ne cessent d’affluer. « Nous en sommes à plus d’une centaine depuis le début de l’année, une dizaine rien que pour cette semaine », salue Paul François, son président, céréalier à Bernac.
« Dans les deux tiers de demandes de constitution de dossier, ce sont des gens atteints de la maladie de Parkinson. On nous a promis d’inscrire cette maladie comme maladie professionnelle ; on attend toujours, mais c’est imminent. Les viticulteurs, arboriculteurs et horticulteurs sont les plus touchés. On sent que les langues se délient. La culpabilité se fait moins ressentir, même si elle est toujours là », témoigne Paul François.
L’occupation du stand de l’Union des industries de la protection des plantes (UIPP) lors du dernier Salon de l’agriculture et le procès remporté en première instance par Paul François contre Monsanto ont porté l’association sur la scène nationale. Mi-février, une mission d’information sur les pesticides et la santé a été mise en place au Sénat, à l’initiative de la sénatrice charentaise Nicole Bonnefoy. Elle était lundi en Charente afin d’auditionner, entre autres, les membres de Phyto-Victimes. « Plus que jamais, notre action est importante. Avec la création de la mission parlementaire et les médecins qui sortent du silence, il va bien falloir que nos détracteurs nous prennent au sérieux. Il ne s’agit pas uniquement de cas isolés. C’est bien sûr rassurant, car cela montre que nous ne sommes pas paranos. »

« Du chagrin, pas de haine »
L’association a également été reçue aux ministères de la Santé et de l’Agriculture. « Bruno Le Maire s’est engagé à faire un point précis avec la Mutualité sociale agricole (MSA) afin qu’il y ait une harmonisation entre toutes les caisses et une cohérence entre les tableaux de maladies professionnelles du régime général et agricole », énumère Paul François.
« Il ne s’agit pas de dresser les paysans les uns contre les autres, mais de se parler avec humanité. Nous, on a du chagrin, mais pas de haine. Il faut absolument que les responsables viticoles se débarrassent de l’influence de l’UIPP, et qu’on aborde le sujet de façon sérieuse. Cela concerne aussi les riverains des champs et des vignes traités », souligne Jacky Ferrand, père d’un viticulteur décédé en novembre à l’âge de 41 ans. Il témoigne dans le documentaire « La mort est dans le pré » réalisé par Eric Gueret en 2012 [voir la vidéo ci-dessous].
Autre sujet de mobilisation, l’évaluation de tous les produits phytosanitaires. « On doit savoir quelle est leur dangerosité réelle. Il faudrait écrire sur l’emballage « neurotoxique », « cancérigène », comme sur les paquets de tabac. Si on a le moindre doute sur un produit, on le retire. Pour l’heure, c’est le ministère de l’Agriculture qui accorde les autorisations de mise sur le marché. Pourquoi ne pas décider que ce soit fait conjointement avec ceux de la Santé et de l’Environnement ? » suggère Paul François.