Affaire Leclerc : rencontre avec Bertrand Gobin

| ChJ | 25 septembre 2012 |


Un an après qu’Édouard Leclerc se soit rendu à Paris pour recevoir des mains de Nicolas Sarkozy sa Légion d’honneur, le journaliste Bertrand Gobin était convoqué dans les locaux de la police judiciaire où – sur commission rogatoire du tribunal de grande instance – un capitaine de la BRDP souhaitait l’entendre suite à une plainte du même Édouard Leclerc, courroucé par la curiosité du journaliste quant à son passé sous l’Occupation. Rencontre avec Bertrand Gobin.

Comment en êtes-vous arrivé à enquêter sur le passé d’Édouard Leclerc ?
Bertrand Gobin :
Je suis journaliste indépendant et dirige également une petite maison d’édition (1) qui a publié fin 2008 l’ouvrage « Leclerc : enquête sur un système ». Ce livre abordait succinctement la question du rôle d’Édouard Leclerc sous l’Occupation mais sans doute de façon trop rapide. Je suis resté sur ma faim. Il restait à faire éclater la vérité historique.
Fin 2009, j’ai appris qu’Édouard Leclerc allait recevoir la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy. Je me suis demandé pourquoi alors qu’elle lui avait toujours été refusée jusque là.
Contre l’avis de Pascal Mailhos, préfet du Finistère avisé puisque ancien directeur central des Renseignements Généraux sollicité fin 2008 par la grande chancellerie aux fins d’instruire la demande de décoration d’Édouard Leclerc, Nicolas Sarkozy a effectivement remis le 14 décembre 2009, à l’Élysée en sa qualité de chef de l’État les insignes de chevalier de la Légion d’honneur à Édouard Leclerc, fondateur de l’enseigne de distribution qui porte son nom. Une décoration qui est mal passée auprès des familles de résistants fusillés par la Gestapo sous l’Occupation.
Le fait que la décoration ait été attribuée sur le quota de Christine Lagarde, ministre des finances d’alors, et que la cérémonie se soit déroulée en marge de l’agenda officiel du chef de l’État a encore ajouté au flou entourant cette décoration. C’est dans cet étonnant contexte que j’ai commencer à enquêter.

Accusé à la libération d’avoir dénoncé des résistants de Landerneau, Édouard Leclerc n’a-t-il pas été blanchi ?
Édouard Leclerc a toujours dit avoir été blanchi en 1945 des accusations de collaboration qui pesaient contre lui. Mais de nouveaux éléments sont apparus dans l’enquête que j’ai menée. Et contrairement à ce qu’il a toujours affirmé, ce n’est pas sur le fond mais en raison de son état mental que le futur homme d’affaires breton a pu bénéficier à l’époque d’un non-lieu après avoir été médicalement reconnu irresponsable de ses actes.
Au départ, je n’avais pas tous les éléments concernant ce fameux certificat médical. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert qu’il s’agissait d’un certificat médical de complaisance.

Comment expliquez vous que Nicolas Sarkozy soit passé outre les recommandations du préfet ?
Parmi les promesses du candidat Sarkozy aux élections présidentielles de 2007 figuraient celle de devenir « le président du pouvoir d’achat ». Pour y parvenir, le président devait s’assurer de la bienveillance des acteurs de la grande distribution et bien sûr du plus médiatique d’entre eux. Le fait que Michel Édouard Leclerc ait été décoré chevalier de la légion d’honneur le 29 mars 2002 alors que son père, Édouard Leclerc, ne l’avait jamais été constituait une véritable anomalie qu’il y avait urgence de réparer.

Comment expliquez-vous que personne avant vous ne se soit intéressé au passé d’un homme aussi médiatique ?
D’autres avant moi se sont penchés sur cette période trouble de la vie d’Édouard Leclerc. Des membres du CID-UNATI, notamment, l’ont accusé de collaboration dans les années 1970 mais leur démarche s’inscrivait autant dans un combat poujadiste contre la grande distribution que dans une volonté de recherche de la vérité historique. Ils n’ont rien pu démontrer et Édouard Leclerc a gagné les différents procès qu’il leur avait intenté.
La justice ayant tranché à chaque fois en sa faveur, Édouard Leclerc s’est alors senti très sûr de lui sur ce sujet qu’il a considéré comme définitivement classé.

Pourquoi avoir publié ces informations sur un site Internet plutôt que dans la presse magazine, pourtant friande de ce type de révélations ?
Je suis journaliste indépendant. Après avoir mené cette enquête et découvert des documents probants étayant solidement ce qui n’a été longtemps qu’une rumeur, j’ai rédigé un article que j’ai proposé à plusieurs titres de la presse magazine. Malgré mes tentatives appuyées et les révélations qu’il contenait, je n’ai pu le placer auprès d’aucune rédaction.
C’est alors que j’ai décidé, en février 2010, de créer un blog (2) et de mettre les résultats de mon enquête en ligne. Le premier article est paru le 16 février 2010.
Ces informations, complétées au fur et à mesure de l’avancement de mon enquête, sont restées sur mon site pendant un mois et demi sans être reprises par quiconque.
Ce n’est qu’après que le magazine
L’Express ait publié un article relatant mon enquête, le 20 avril 2010, que l’AFP a repris l’information. Puis France 3 Bretagne s’est fait l’écho de mon enquête lors de son 19/20. C’est dans la foulée de ces reprises par les médias qu’Édouard Leclerc a déposé une première plainte pour diffamation à mon encontre.
J’ai bien évidemment continué mon travail d’enquête en alimentant mon blog au fur et à mesure de mes découvertes et la publication d’une deuxième série d’articles m’a valu une deuxième plainte en diffamation de la part d’Édouard Leclerc à l’automne 2010
.

Pourquoi France 3 Bretagne qui a parlé de votre enquête, France 2 et son émission Envoyé Spécial ou encore le magazine L’Express n’ont-ils pas été, comme vous, attaqués en justice ?
Je n’ai pas la réponse à cette question. Il est certain qu’en dirigeant la plainte contre un journaliste indépendant, sans protection, ne bénéficiant du soutien d’aucune rédaction, le plaignant avait toutes les chances de neutraliser l’auteur de ces révélations sans pour autant braquer la profession…

Quelles ont été les réactions de la famille Leclerc ?
Lorsque j’avais posé la question à Édouard Leclerc, début février 2010, de savoir s’il était au courant des vrais motifs qui lui avaient valu de sortir de prison, ce dernier m’avait indiqué « n’avoir pas cherché à connaître exactement les tenants et les aboutissants de cette affaire ».
J’ai également prévenu Michel Édouard Leclerc que je souhaitais poursuivre mon enquête et publier les résultats de mes investigations. Là le ton a changé…
Michel-Edouard Leclerc, invité principal du dîner celtique de Paris le jeudi 18 février, en a surpris plus d’un en réagissant violemment aux révélations mises en ligne quelques jours plus tôt sur mon site au sujet du passé de son père sous l’Occupation.
Devant une petite centaine de personnes médusées l’homme d’affaires breton s’est littéralement emporté, évoquant un «
article immonde », me traitant entre autres de « fieffé salaud » et de « journaliste bon à travailler à Marianne ».

Les injonctions aux médias de Michel-Edouard Leclerc sur le mode « ne vous faîtes pas les alliés de nos concurrents, ne rendez pas ce service aux grandes multinationales », ont-elles eu un impact selon vous sur la façon dont l’information a été traitée dans les rédactions ?
Sans aucun doute. Les poursuites judiciaires constituent une forme d’intimidation pour la profession. Consciemment ou inconsciemment, cela fait peur aux autres qui évitent alors de parler du sujet. C’est injuste et cela met en péril la qualité des travaux des journalistes qui ne se sentent plus d’exercer normalement leur métier.
Pour moi cela n’a rien changé. Je n’écris que des choses que je suis capable de dire aux gens en les regardant en face. Je garde la même éthique et ma volonté d’informer reste la même.

Ne croyez-vous pas que la menace financière qui pèse aujourd’hui sur les journalistes est une nouvelle forme de censure qui n’avoue pas son nom ?
Sans aucun doute. Ce combat pour la liberté de la presse doit être un combat de tous les instants.

Vos révélations ont-elles amené des sachants à se manifester ?
La mise en ligne sur Internet a ouvert une fenêtre sur cette affaire. J’ai depuis reçu plusieurs messages spontanés de personnes qui ont bien connu Édouard Leclerc à cette époque. J’ai fait énormément de rencontres de terrain qui n’auraient jamais pu exister autrement. Elles m’ont amené à collecter des éléments nouveaux par rapport au début de mon enquête.

Les démarches entreprises par la famille de François Pengam, fusillé sur dénonciation en 1944 avancent-elles ?
Engagé à 17 ans dans un groupe de choc des Francs Tireurs et Partisans Français (FTP) François Pengam (3) dénoncé à Herbert Schaad, chef de la Gestapo de Landerneau, a été fusillé le 27 mai 1944 à l’âge de 19 ans.
Son corps n’a jamais été retrouvé et sa famille est toujours aujourd’hui à la recherche de l’éclaircissement des circonstances de son décès.
La famille de François Pengam, comme les anciens combattants et résistants du Finistère, attendaient la tenue de ce procès avec une vive impatience…

Comment se fait-il que l’affaire n’ait pas été instruite plus vite ?
Pour des raisons qui restent à éclaircir, on ne peut pas dire que le parquet se soit précipité pour instruire cette affaire.
Pire encore, la tâche ne m’a pas été facilitée par les services de l’État qui m’ont opposé un refus systématique d’accès aux archives des services régionaux de la police judiciaire (direction des crimes de guerre) et de la Cour de justice de Quimper. Il en est de même pour le dossier d’Édouard Leclerc constitué par la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur avant son inscription au Journal Officiel du 1er janvier 2009 sur la liste du ministère de l’Économie, contre l’avis du préfet Pascal Mailhos. Ce n’est manifestement pas la transparence qui domine dans cette affaire.

Qu’en est-il aujourd’hui de la position de l’ordre de la Légion d’honneur ?
La société d’entraide des médaillés de la Légion d’Honneur (SEMLH) semble être dans un certain embarras. D’autant plus qu’un de ses représentants a le projet d’ériger un mémorial des médaillés de la Légion d’Honneur dans… le Finistère.

Comment avez-vous vécu cette mise en cause ?
Je l’ai vécu comme quelque chose de très injuste. C’est pourquoi j’étais dans l’attente de ce procès qui, je l’espérais, aurait confirmé les résultats de mon enquête et fait de la vérité journalistique une vérité judiciaire.

Ce procès a-t-il eu un impact sur la manifestation de la vérité ?
Sous la pression de cette mise en cause judiciaire, j’ai dû rester affûté sur le sujet. J’ai continué de collecter tout ce qui pouvait l’être afin de préparer ma défense.
Conséquence paradoxale : ce que je voulais publier en complément de mon enquête, les informations qui me sont parvenues après les premières révélations, je n’ai pas pu les publier du fait de cette action en justice.

Cette affaire a-t-elle eu un impact sur votre vie professionnelle ?
Cela m’a bien évidemment rendu moins disponible pour le reste. Je suis journaliste indépendant et lorsque je propose un papier quelque part ou bien lorsque je rencontre quelqu’un, on me situe très vite comme « le journaliste de l’affaire Leclerc ». On ne me parle que de cela…

Que diriez-vous à un journaliste qui se retrouverait dans une situation analogue la vôtre ?
De faire son travail de journaliste. D’en parler. De faire connaître ce qui lui arrive. Plus c’est injuste et plus les gens sont sensibles à ce qui se passe.

Ne croyez-vous pas qu’il y aurait quelque chose à faire pour que les journalistes mis en cause ne se retrouvent pas seuls face aux puissances financières ?
Je suis adhérent du SNJ (Syndicat national des journalistes). Nous avons eu des échanges téléphoniques et je sais qu’ils ont parlé de cette affaire lors du dernier congrès. Mais je n’ai pas été emprisonné. Je ne suis pas retenu en otage. Et je sais qu’il y a des journalistes qui souffrent beaucoup plus que moi.
Il est normal et légitime qu’un citoyen qui se sent attaqué puisse défendre ses droits. Le problème se pose néanmoins de la puissance de censure financière de puissants groupes face à des individus isolés. Il y aurait sans doute des choses à imaginer pour accompagner les journalistes qui se retrouvent dans une telle situation.

Où en est la procédure ? Quelle sera l’incidence du décès d’Édouard Leclerc sur le procès qui l’opposait à vous ?
Je suis dans l’attente d’une prochaine audience. A plusieurs reprises par le passé, la 17e chambre correctionnelle du TGI de Paris a permis que des ayants-droits reprennent l’action en cours. Soit la famille Leclerc souhaite reprendre l’action, auquel cas un procès aura bien lieu. Soit elle ne la reprend pas et ce sera alors le signe qu’ils ne contestent pas mes informations et qu’il n’est donc pas diffamatoire, aux yeux de Michel-Edouard Leclerc notamment, d’affirmer que son père avait délibérément menti s’agissant de ses agissements sous l’Occupation.

Que vous réclamait Édouard Leclerc ?
Il s’agisait ici d’une plainte pénale, sans constitution de partie civile. C’est donc une condamnation pénale à mon encontre que cherchait Édouard Leclerc. Il n’en demeure pas moins que ce type de procédure, longue et fastidieuse, coute financièrement très cher.

Un comité de soutien s’est mis en place. Quel a été son rôle ?
Des amis, des confrères… se sont spontanément rapprochés de moi afin de créer ce comité. Cela m’a été moralement d’une aide très précieuse.

Vous êtes non seulement journaliste mais aussi éditeur, cette affaire ne mérite-t-elle pas un livre ?
Tous les éléments collectés en complément de mon enquête pour étayer ma défense pourraient sans aucun doute faire l’objet d’un livre…

propos recueillis par Christian Jacquiau

ACTUALISATION :

Où en est la procédure ? Quelle sera l’incidence du décès d’Édouard Leclerc sur le procès qui l’opposait à vous ?
J’étais jusque là dans l’attente d’une prochaine audience. A plusieurs reprises par le passé, la 17e chambre correctionnelle du TGI de Paris a permis que des ayants-droits reprennent l’action en cours.
Il y avait deux hypothèses :
- soit la famille Leclerc souhaitait reprendre l’action, auquel cas le procès aurait bien eu lieu.
- soit elle ne la reprenait pas et c’était alors le signe qu’ils ne contestent pas mes informations et qu’il n’est donc pas diffamatoire, aux yeux de Michel-Edouard Leclerc notamment, d’affirmer que son père avait délibérément menti s’agissant de ses agissements sous l’Occupation.
Michel-Edouard Leclerc n’entend plus poursuivre les informations que j’avais publiées

La 17e chambre du TGI de Paris a interrogé le 27 septembre dernier le conseil de Michel-Edouard Leclerc afin de savoir si ses héritiers souhaitaient reprendre ou non l’action engagée par leur père contre le journaliste Bertrand Gobin.
En décidant de ne pas reprendre l’action et d’abandonner les poursuites engagées par son père, Michel-Edouard Leclerc renonce de fait à contester les affirmations de Bertrand Gobin.
« Michel-Edouard Leclerc n’entend donc plus poursuivre les informations que j’avais publiées. Désormais, les médias pourront publier sans risque de se voir trainer devant les tribunaux leurs informations relatives au passé collaborationniste d’Edouard Leclerc », commente Bertrand Gobin dans un communiqué de presse de ce jour, 6 novembre 2012.

(1) Les Éditions Bertrand Gobin
(1) www.bertrandgobin.fr/
(3) http://francois.pengam.1944.free.fr/

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